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Version noir et blanc et cheveux longs, version couleur et cheveux courts. Je suis la cadette, l'aînée des filles

Quand le colis arrivait à la maison, nous étions trois à l’ouvrir. A l’intérieur, des pulls, un pour chacun, parfois identiques, parfois celui de mon frère différait des nôtres par la forme ou le point. Sur une photo de classe, la brochette en pull chiné beige, côtes larges et col roulé. Je me rappelle aussi de tricots épais à larges rayures vert gazon et blanc. Je crois que cette fois là mon frère fut épargné…  La caractéristique principale de ces ouvrages à l’ouverture du paquet était leur odeur : le tabac froid. Il était alors facile d’imaginer ma grand-mère attablée dans sa cuisine, tricot sur les genoux, branchée sur RMC, la cigarette au bec.  Elle tricotait beaucoup et pour toute la famille. Même les poupées avaient leur tenue type : robe à bretelles croisées dans le dos, volant à partir de la taille. La mienne était vêtue de rose et bleu layette (restes de liseuses tricotées pour ma sœur et moi), avec mini châle assorti et culotte en coton blanc. C’est d’ailleurs le premier vêtement qu’elle  tricota pour Brigitte. J’avais été très surprise de recevoir une poupée sans culotte, et je l’ai suffisamment répété tout un après-midi pour que  ma grand-mère en prenne acte.

Elle tricota pour ma mère un gilet sans manche, comme les hommes portent sur leur chemise.  Noir et au point de riz, qu’elle a porté longtemps sur des chemisiers à manches bouffantes. Il est furieusement tendance aujourd’hui encore. J’ai retrouvé le patron manuscrit, encre délavée, caractères avalés par les pliures du papier.
Je me souviens d’une veste style chanel vert gazon (encore !) bordée de picots,  à boutons d’écaille et d’un gilet rose vif ajouré, orné de boutons assortis en nacre que j’ai conservés.

Ma mère tricote aussi mais de mon enfance, j’ai davantage gardé le souvenir des pulls qu’elle commandait à ma grand-mère, faute de temps sans doute pour les faire elle-même. Par contre c’est elle qui m’a appris, je n’ai jamais manié les aiguilles avec mamie Paulette. Mon premier tricot fut un pull noir pour aller avec une jupe agnès B. achetée à la Redoute.  Suivi d’un pull orange à col roulé au point de blé.  Si j’ai beaucoup porté ses deux là, les autres furent souvent ratés et relégués au fond d’une armoire, les modèles ne correspondant pas forcément au fil utilisé, le résultat était souvent désastreux.

Les années ont passé et l’envie de tricoter revenait par vagues, sans toutefois trouver l’inspiration. J’ai peu tricoté pour mes enfants quand ils sont nés. Ma mère s’en est chargée et a refait en plusieurs tailles notamment un gilet au point mousse sélectionné dans MCI. J’ai utilisé plus tard tous les restes des laines qu’elle stockait pour tricoter plusieurs plaids rayés (qui recouvrent aujourd'hui le canapé de la salle de cinéma) et une écharpe à dominance rose et rouge qui me valut un certain succès.

J’ai déménagé moult fois les aiguilles héritées de mes deux grand-mères, toutes en métal ou plastique. Je n’avais pas eu à partager cet héritage avec ma sœur, celle-ci n’ayant jamais été attirée par  les travaux d’aiguille. Elle tricote parfois une écharpe, à points si serrés qu’aucun courant d’air ne passera jamais la barrière des mailles.

Il y a quelques années, c’est avec joie que je me suis aperçue que, doucement mais sûrement, le tricot reprenait ses lettres de noblesse. Je venais de découvrir les innombrables blogs, les laines merveilleuses que l’on commande sur la toile et les modèles loin des clichés mémères vus dans les vieux catalogues pingouin, phildar et Bdf. Internet nous offrait les initiatives anglo-saxonnes bien plus délurées que celles proposées dans l’hexagone (quoiqu’aujourd’hui  les tricoteuses françaises n’ont plus rien à envier à leurs homologues d’outre manche), chaque clic de souris ouvrait une page sur une nouveauté, une beauté tricotée main, une technique qui ne paraissait pas si barbare que ça vu de près ! J’ai découvert un vocabulaire spécifique, des lexiques  anglais/français, les aiguilles circulaires, en bambou, les fils japonais ou péruviens, des marques prestigieuses, une bibliothèque riche et variée. 
Aujourd’hui  le tricot fait partie de ma vie, j’ai toujours un ouvrage sur les aiguilles, les miennes cette fois puisque j’ai remplacé par du bambou, bien plus beau et plus léger, l’artillerie lourde des mamies. Je garde toutefois mon stock précieusement, utilisant les doubles  pointes et les aiguilles à crochet. De mère en fille cette dernière activité ne s’est bizarrement pas développée,  je n’ai aucun souvenir de napperon en dentelle ou autre couverture en grannies fait main pour protéger une tête ou un accoudoir de fauteuil.  Je m’y suis mise toute seule cet hiver, touchée par une épidémie de carrés multicolores , et je suis très fière de ma petite couverture grise et turquoise.

Au tricot,  je me lance des défis, chaussettes, châles, moufles et mitaines toujours tentée par la réalisation d’une blogueuse talentueuse. Je n’ai peut-être pas dépassé le niveau de ma grand-mère  (je ne sais pas vraiment de quoi elle était capable) mais je suis sa trace et ma mère restera loin derrière, je ne l’ai jamais vu se battre avec une armée de double pointe ni évoquer les rangs raccourcis et autre magic-loop. Quant à ma sœur, la cause est perdue mais c’est elle qui a cousu l’étui dans lequel je conserve précieusement les aiguilles de mes ancêtres…

Aujourd’hui ma fille ne semble pas disposée à prendre le relais, son frère a par contre déjà participé à un ouvrage commun au point mousse de couverture en patchwork à motif de space invader pour le trico'13.
Le temps passe et j’accumule doucement un joli petit patrimoine tricotesque à transmettre un jour. L’héritier(ère) ne se dessine pas encore.

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